« Une peinture qui enquête sur ses motifs dans l’obscure douceur du grain. »

 Une vitre de fenêtre percée par un impact de balle, une excavation dans un plancher, un grand tapis abandonné enroulé et ficelé dans un terrain vague, une chaussure rouge de femme égarée dans l’herbe, une boîte en carton ouverte sur un mystérieux objet enrubanné, des vues d’intérieur ou des paysages insolites, les peintures de Jean-Charles Eustache sont chargées, il est vrai, d’une ambiance troublante. Le sujet abordé dans ces tableaux n’offre rien d’événementiel, il serait plutôt banal (le banal étant aujourd’hui une version du sublime), s’il n’était chargé d’une pesanteur presque criminelle. Sont-ce d’ailleurs des sujets de peinture ou sont-ce des indices qui se referment sur le sujet obscur de l’action de peindre ? Les œuvres intriguent, invitent à la spéculation et renvoient sur les pistes d’une énigme en forme d’hypothèse. Cette peinture, comme la société sécuritaire, témoigne d’un regard inquiet, d’une interrogation soupçonneuse sur les  détails du quotidien, tels ces bagages sur un tapis roulant d’aéroport  vus à travers l’œil froid d’une caméra de surveillance. L’artiste conjecture sur le banal, introduit un petit vice à la médiocre existence, et trouve  recroquevillés dans sa mémoire  les sujets des images présentes. Un mystère est là sans  y être, tel Hitchcock traversant  subrepticement l’écran là où il ne se passe rien. La scène est habilement peinte qui happe l’attention vers un monde clos, et sa lumière lève une image à travers un brouillard de couleurs blafardes.

De même qu’un bruit entendu dans le sommeil va engendrer un rêve, la peinture de Jean-Charles Eustache va intriguer avec les promenades de notre imaginaire, rejoignant l’univers onirique du peintre écossais Peter Doïg et celui de l’artiste argentin Fernando X. Gonzalez. L’artiste engage une recherche picturale où le tableau va déclencher  un espace de narration fictionnel. C’est dans ses sujets obsessionnels que gît l’essence du geste de peindre qui recouvre la surface du tableau. En 1976, le peintre Gérard Gasiorowski personnifie la peinture en créant son mythe personnel, une déesse nommée Kiga. Afin de se la représenter, il se mit à la peindre à partir d’un modèle de statuette, s’y reprenant à quelques reprises avant d’avoir la surprise de voir apparaître le visage de sa mère. Il en est ainsi de chaque indice relevé et ainsi cadré dans les tableaux que nous voyons. Il participe d’un mythe personnel atemporel dont la clé sous-jacente appartient à tous. L’inconscient, comme Freud l’affirme dans La science des rêves, reste suspendu autour d’un mystère angoissant. La peinture le traite avec un minimum de matière, et dans un nuancier de couleur restreint et serein. La matière décline l’obscure douceur de son grain fin, quasi photographique, sur celle de la lumière intermédiaire de l’aurore et du matin. Le détail, le motif sur lesquels l’ensemble du tableau se bâtit engagent toujours dans une ambiance paisible un achoppement malsain.  Une force invisible, un petit refrain qui revient comme les motifs peints s’échappent d’un univers de silence, et dont les bruits absents résonnent  dans les errances spéculatives de l’esprit de  chacun.

 

 

Frédéric Bouglé

 Les Enfants du Sabbat 6 (Le Creux de l’Enfer, Thiers)