“FAREWELL”

Jean-Charles Eustache – à ne pas confondre avec son presque homonyme le réalisateur Jean Eustache – est un jeune artiste contemporain, formé à l’école supérieure d’art de Clermont Communauté. Bénéficiant de différentes bourses allouées entre 2004 et 2007 par les institutions culturelles clermontoises, il affiche un parcours déjà bien rempli avec des expositions nationales – au centre d’art contemporain de Meymac, au creux de L’Enfer à Thiers (Les enfants du Sabbat) – et internationales – au Kunstraum de Berlin. Il collabore avec les galeries Claire Gastaud et Benoit Lecarpentier.

C’est pourtant bien à Paris qu’expose en ce mois de Mai J-C Eustache.

Instantané intense de ses travaux – pierres de voûte d’une peinture figurative où chaque scène picturale apparait comme un morceau signifiant d’un puzzle, sorte de master-mind effrayant. Une peinture luxuriante, ambiguë, aux allures faussement naïves, à l‘atmosphère subtilement magnétique, où pointe, par-delà un exotisme discret, une once d’étouffement et d’angoisse croissante.

Le style composite du jeune peintre mêle habilement son attirance pour certains courants du début Xxième – expressionisme, nabis – et pour de plus récents venus des Etats-Unis : réaliste, régionaliste et pop-art.

L’oeil est d’emblée frappé par la séduction immédiate de l’acrylique – brillante, lisse, heureuse – et la sensualité d’une matière opaque, lourde. Explosion des tubes dans la torsion serpentant des couleurs sur la palette. Les scènes d’Eustache au rythme premier très fluide démontrent une tendance au colorisme, dans l’héritage circonspect du fauvisme, puisant à l‘énergie, à l’éclatant mouvement. Dans ses choix de contrastes peu marqués entre les zones et éléments, se dessine une référence là-encore mesurée et en pointillé à Félix Vallotton , Paul Gauguin, Maurice Denis. Dans les composants abordés, revient tel un leitmotiv celui de l’habitat et de sa mythologie fantasmatique. A l’instar d’un Edward Hopper, dont on sent l’influence tant dans le sujet que dans l’approche technique. A d‘autres peintres d‘outre-atlantique, on pense encore : à Norman Rockwell, à Andy Warhol, dans l’obstruction volontaire de la cohésion esthétique par la typographie et dans le parti-pris fréquent de la désaturation, de la pastellisation.

Au premier plan surgissent parfois des clins d’œil au street art : graffitis, calligraphies solarisées. Irruptions sémiologiques taggées dans un environnement apparemment décalé. Parfois aussi dans la touche s’observent des résonances peut-être involontaires avec des peintres contemporains, Doig (Canoe-Lake), Kirkeby, Wyeth.

 Maisons, entrepôts, granges, rues, parkings, devantures de drugstores – repères de civilisation, investis dans l’imaginaire d’Eustache par les clichés de l’american way of life – font écho à des pauses champêtres, réflexions d’une aspiration au dialogue entre l’homme et la nature.

L’inné et l’acquis, le sauvage et le domestiqué, le prévisible et l’imprévisible, le réel et l’illusoire, le normal et l’anormal, tous ces concepts sont au cœur des préoccupations et visions d’Eustache. Pas étonnant que le monde de l’enfance y soit souvent évoqué.

Dans leur impassibilité apparente, les tableaux prophétisent la pollution des assurances et un brouillage des certitudes. Ils s’émeuvent. L’espace naturel, topographique envahit tranquillement l’espace intime pour une synergie aléatoire. A la douceur induite par les courbes du pinceau chargé de préparation suave, appliquée en aplats généreux, s’oppose le dégoulinage anarchique d’une masse ovni, substance blanchâtre crémeuse, épaisse, différemment colorée. Menace du désordre venu de la stratosphère ou d‘ailleurs. La perception perturbée ne sait trop si cette menace provient de l’intérieur ou de l’extérieur du cadre. La toile semble juste pleurer. Quoi qu’il en soit, dégoulinage, délavement et coulée parasitent bien «in process» l‘image, lui octroyant une charge érotique inédite «Like a serie of promises». L’intrusion inopportune de cette étendue indistincte, non-identifiable – Kaiju-eiga en action – désorganise les scènes figées, indûment sécurisantes, de paysages à la quiétude inquiétante. Au niveau référentiel, on peut songer à «Blow-up» d’ Antonioni, à «Picnic at hanging rock» de Weir ou bien encore «Meurtre dans un jardin anglais» de Greenaway, plombés par un climat à la versatilité insidieuse mais à la puissance absolue.

Car ce Godzilla est un monstre polymorphe et les monstres, J-C Eustache les apprécie d’autant plus immergés dans leur formol de prédilection, les films d’horreur. Botanique, donc, aussi, dans ses métamorphoses, le monstre, végétal vénéneux, notamment dans «A full and perfect time», semblant sépales et pétales crénelés, ersatz des orchidées voluptueuses de Giorgia O’Keefe. La flore, actrice principale des projections paradisiaques, possède aussi – on le pressentait – l’envers de sa médaille flamboyante, une face obscure et destructrice. Un enfer déclenchable à souhait où les effets papillon prennent leur envol. L’envahissement, l’expansion, la dévoration, enfin l’engloutissement de la toile-réalité peuvent aussi s‘interpréter – me semble-t-il – comme une piqûre de rappel sur les enjeux de la préservation des écosystèmes et les mystères d’ un insaisissable absolu.

Une exposition absorbante, happant comme les sables mouvants, à l’entrée de laquelle le galeriste pourrait suspendre cette pancarte, présage de frissons – Enter at your own risk.

Posté par Elysia le 18 mai 2010 sur Culturopoing.com